Entretien avec Sylvain KOROGO, Président de l’AVAPAS : « L’agro-écologie, au dela des pratiques agricoles, est une éthique de vie »

Depuis près de 25 ans, l’Association pour la Vulgarisation et l’Appui aux Producteurs Agro-écologistes au Sahel oeuvre dans le domaine de la sensibilisation et de la formation au plus près des producteurs. Entretien avec son Président, fervent militant de la cause agro-écologiste.

Pouvez-vous vous présenter et nous parler un peu de l’AVAPAS ?

Sylvain KOROGO : Je suis KOROGO Badnoaga  Sylvain,  je suis ancien formateur FGA, je suis en retraite depuis 1995, et depuis ma retraite je vaque à mes activités associatives. Avant ma retraite, vers les années 90, avec des camarades, des techniciens du monde rural, nous avons ensemble créé l’AVAPAS, l’Association pour la Vulgarisation et l’Appui aux Producteurs Agro-écologistes  « neb la baogo » au Sahel. Nous sommes une douzaine de personnes, parmi lesquelles des paysans, des fonctionnaires, des élèves, des étudiants. L’équipe est pluridisciplinaire. Il y a des formateurs, il y a des enseignants, il y a des sociologues, il y a des économistes. Dans le bureau exécutif il y a plusieurs profils de personnes, donc avant ma retraite, elle ne marchait pas beaucoup parce qu’il n’y avait pas des gens pour pousser les choses, c’est quand j’ai pris ma retraite que je me suis mis à l’œuvre, j’ai relancé les activités et depuis ça bouge. Et actuellement, les membres actifs, vraiment actifs ne sont pas nombreux, puisque beaucoup ont été affectés dans les provinces, c’était tous des fonctionnaires du Ministère de la question paysanne devenu Ministère de l’action coopérative paysanne. Donc tous les collègues à qui j’ai fait appel pour créer l’association étaient tous de la question paysanne. Maintenant beaucoup sont affectés par ci par là, et ceux qui sont restés à côté de moi ne sont pas nombreux, mais ils sont toujours en activité, c’est moi seul qui suis en retraite alors je fais de mon mieux et les autres viennent à mon appui les samedis, les dimanches, pour les enseignants toutes leurs vacances sont consacrées à l’association.

Voilà comment nous fonctionnons, mais nous n’avons pas eu la chance d’avoir un partenaire fixe, avec des financements réguliers, c’est donc sur la base de l’engagement, de la volonté et de la détermination que l’AVAPAS vit, parce que les gens utilisent leur engin personnel, ils utilisent leurs moyens personnels, quand ils viennent pour les activités ils se nourrissent de leur propre poche, donc tout est basé sur le sacrifice. Depuis la naissance de l’AVAPAS, nous n’avons pas eu un financement régulier, notre unique partenaire c’est Terre et Humanisme que Pierre Rabhi a créé en France. Terre et Humanisme n’a pas beaucoup de moyens non plus, eux aussi ils se débrouillent, ils nous donnent ce qu’ils peuvent nous donner, nous nous sommes contentés de cela, et on est resté fidèle à Terre et Humanisme, on a évolué ensemble jusqu’aujourd’hui. Mais malgré ce manque de moyens, nous avons bossé puisqu’au plan national nous sommes dans presque huit provinces, dans la sous-région ouest africaine en dehors de la Côte d’Ivoire et du Togo, il n’y a pas un pays ou l’AVAPAS n’a pas dispensé des formations. Tout le reste nous avons fait plusieurs années d’interventions. A l’étranger également : en France, à Dakar, en Allemagne, à Copenhague au Danemark je suis parti plusieurs fois pour des rencontres et aussi pour échanger notre expérience avec les producteurs danois.

Donc nous travaillons essentiellement sur la base de la volonté, jusque-là nous nous battons, mais nous attendons un jour ou l’autre à trouver une structure, un organisme qui va s’intéresser à ce que nous faisons, mais nous ne désespérons pas, nous ne nous décourageons pas. Nous travaillons sur la base des prestations de service, nous n’avons pas de site web, mais tous les partenaires qui nous ont connu ont parlé de nous dans leurs propres sites web et beaucoup de gens ont entendu parlé de nous, ils ont lu des choses, ils ont vu des choses qui les ont interpellés et ils courent vers nous pour nous demander soit des formations, soit des voyages d’études.

Nous faisons donc des prestations contre des honoraires, nous montons un dossier de formation avec nos tarifs et s’ils marquent leurs accords, nous allons dispenser la formation. Il a été prouvé que maintenant les blancs qui viennent, beaucoup d’ONG européennes du nord qui viennent en Afrique n’ont pas le savoir et le savoir-faire local, ils sont animés de bonne volonté, mais ils n’arrivent pas à atteindre leurs objectifs faute d’expérience. Ils n’ont pas encore le langage du paysan, et ils ont des comportements qui faussent le jeu, donc le plus souvent ils peuvent faire dix ans dans un village sans le faire bouger d’un pouce.

Quand ils viennent ils perdent vite les pédales, ils mettent longtemps dans un village sans jamais atteindre leurs objectifs. C’est un perpétuel recommencement, alors ils ont l’intelligence de faire appel à nous, parce que j’ai fait beaucoup de conférence en France, ils m’ont souvent posé des questions, j’ai toujours dit attention chaque eau a son poisson. C’est celui qui habite la case qui connait ou le toit coule. Vous êtes du Nord, vous venez en Afrique, vous ne connaissez pas les réalités africaines, il y a des ramifications, il y a beaucoup de sinuosités dans le parcours, si vous ne connaissez pas ça vous ne pouvez pas réussir, autant prendre des africains, des gens qui sont dans le terroir, qui sont nés là-bas, qui ont grandi là-, et ce que vous auriez fait en dix ans, ils le feront en deux ans et avec succès. Et actuellement, on n’a pas de repos, l’AVAPAS est acculée, actuellement on nous demande à Boromo, j’ai fini une formation à Barani, je viens de finir une formation au sein du CNABio à Fada, donc nous sommes beaucoup sollicités pour des formations en agro-écologie, nous n’arrivons même pas à honorer toutes les sollicitations des gens, c’est le succès total ! Nous sommes devenus le relais de nombreuses ONG au Burkina et ailleurs. Mais il nous manque un financement, ce qu’on appelle un appui institutionnel. Nous n’avons pas de secrétaire ; dans notre jardin agro-écologique, il nous faut un permanent, mais nous n’avons pas d’argent pour embaucher un permanent. Donc quand nous partons faire des prestations, nous retenons 10 % pour le fonctionnement de la gestion, donc quand je perçois mes honoraires, je verse les 10 % dans le compte de l’association, chacun de nous verse 10 % de ce qu’il perçoit dans le compte de l’association. Donc voilà comment nous on jongle pour vivre mais en tout cas nous n’avons pas peur des grandes ONG, nanties de véhicules, de leur argent, de leur dépenses en essence. Nous roulons dans ce qu’on appelle l’agro-écologie ; c’est très sobre, très simple. Nous nous adaptons à toutes les situations, ce qui sont habitués aux gros moyens ne peuvent pas rouler comme nous, parce que c’est une chance, à quelque chose malheur est bon, parce que  nous n’avons pas de grands moyens mais nous sommes très soudés, nous sommes très engagés, entre nous il y a la transparence, et personne n’est mécontent ; tout le monde est moralement  satisfait et le travail marche, voilà brièvement ce que je peux vous donner comme information sur l’AVAPAS.

Vous avez dit lors d’une conférence que les pratiques agro-écologiques ne sont qu’un retour à des pratiques qui étaient connues et utilisées avant que la colonisation ne vienne importer, imposer des techniques dites modernes. Mais quel est votre espoir sur ce retour à des pratiques agro-écologiques. Est-ce que vous pensez que ce retour est possible ?

SK : Ce n’est pas un retour mais c’est une reformulation de ce que nous faisions. Puisque la vie est dynamique c’est-à-dire que tout ce que l’Homme fait est appelé à progresser. L’agro-écologie, nous l’avons dit et nous continuons de le dire, l’agro-écologie doit être basée sur les savoir endogènes. Le savoir endogène c’est ce que faisaient nos parents et nos arrière-grands-parents.

Ils avaient des savoirs, des savoir-faire, ils avaient un savoir-être, mais qui demandent à être retravailler, qui demandent à être améliorés, qui demandent à être revus au plan qualitatif. Nos parents n’avaient pas perdu les pédales ; ils connaissaient bien l’intérêt de l’environnement et pour exemple parmi nos parents, combien de gens s’appellent « kouka » c’est le caïcedrat, « koulga » c’est le marigot, « tanga » c’est la montagne, nos grands rois Naaba Baongo c’est le roi bas-fond, Naaba Djiguemde c’est le roi lion. C’est pour dire que l’Homme avait une affinité avec la nature, nos parents le savaient mieux même qu’aujourd’hui. Ils le savaient et ils respectaient l’esprit de la nature, toutes leurs forces étaient liées à la nature, ils demandaient la santé à la nature, ils demandaient la nourriture à la nature, ils demandaient la force à la nature, ils demandaient leur bonheur, leur bien-être à la nature et au quotidien ils mangeaient dans la nature, les feuilles les fruits de certains arbres, etc.  Ils n’abusaient pas de la faune. Ils prélevaient simplement ce qui est juste nécessaire et il restait quelque chose. Ils étaient soucieux sans être inconscients, ils étaient soucieux des principes de l’agro-écologie : le principe de santé, le principe d’écologie, le principe d’équité. Vous voyez que ces principes résumaient la vie de nos parents. Santé, ils mangeaient sobre mais sain donc ils étaient écologistes à leurs manières. Ecologie, ils protégeaient les arbres, ils savaient tel arbre est sacré tel arbre il ne faut pas le toucher, tel arbre il ne faut pas le malmener, ça c’est déjà écologique. Equité, ils savaient que la brousse nous donne quelque chose et que nous aussi nous devons à la brousse, nous devrons apporter quelque chose à la brousse, à la nature, ils faisaient des rites pour les dieux de la nature. Ils étaient intimement liés à la nature, donc l’agro-écologie doit reprendre en compte ce que nous appelons les savoirs locaux ; les savoirs locaux ce sont les savoirs endogènes, les savoirs traditionnels que nos parents utilisaient ; les retravailler, les améliorer, les adapter au contexte actuel, c’est tout, c’est comme l’agriculture moderne conventionnelle, ils avaient commencé avec des charrues en bois, ils ont évolués jusqu’au tracteur actuellement, mais le tracteur actuel demande aussi à être retravaillé, donc nous devons réviser et réadapter les savoirs et les savoir-faire traditionnels pour que ces savoirs nous servent aujourd’hui, parce que ces savoirs sont économiques, ils sont adaptables, et ils sont reproductibles, parce qu’en agro-écologie on dit que si vous allez apprendre à quelqu’un ce qu’il ne peut pas réaliser, ce n’est pas agro-écologique. On dit donc que l’agro-écologie est adaptable et reproductible, reproductible parce que si je vais faire de l’agro-écologie avec un tracteur de 50 millions, on me dira, M. Korogo, le tracteur que vous avez là, je ne peux pas avoir ce tracteur, il va dire que c’est parce que j’ai utilisé les gros moyens pour réussir. Donc pour que l’agro-écologie soit un message que tous, femmes, hommes, jeunes accueillent avec joie, il faut qu’elle ait un message de sobriété, de modestie, d’adaptabilité, de reproductivité, c’est la seule manière pour que l’agro-écologie soit acceptée et c’est ce nous faisons actuellement.

Je vous dis que l’AVAPAS fonctionne sans moyens, mais rares sont les associations qui peuvent tenir 2, ou 3 ans comme nous. Mais comme nous sommes pétris de la philosophie, de la démarche agro-écologique et nous savons qu’il faut se développer avec ce dont on dispose, il faut se développer avec les potentialités qui nous entourent. Ce ne sont pas les grands moyens qui font le développement. Si vous savez bouger, si vous savez transformer 25 francs en 100 francs, vous allez progresser. Mais si quelqu’un demande 1million, c’est peu évident qu’il va aller très loin. Donc l’agro-écologie doit s’adapter aux rythmes des savoirs locaux ; c’est pour ça quand nous dispensons des formations, nous disons : « chers parents, avant l’arrivée du blanc, vous vous soigniez vous-même, avant l’arrivée du blanc, vous soigniez les animaux. Vous aviez des élevages, avant l’arrivée des blancs vous faisiez presque tout, l’art culinaire, les techniques d’agriculture et d’élevage, avant l’arrivée du blanc tout cela existait. Comment vous faisiez ? Faites une rétrospective, passer en revue vos pratiques anciennes, nous allons voir lesquelles sont toujours bonnes, lesquelles doivent être révisées, et lesquelles doivent être abandonnées, ainsi des paysans plusieurs fois sont arrivés à montrer qu’ils ont des savoir-faire. Dans la lutte phytosanitaire naturelle, ils nous ont montré beaucoup de choses et c’est cela qui nous permet d’affronter les ennemis des cultures. Donc en bref l’agro-écologie ressemble fort aux pratiques traditionnelles, s’adapte fort aux pratiques endogènes, l’agro-écologie est intègre, elle est intègre à tous les niveaux et si elle est intègre elle doit prendre en compte les valeurs authentiques, les valeurs traditionnelles, les valeurs endogènes.

Mais aujourd’hui on voit que toute une génération n’a connu que les engrais chimiques et les pesticides chimiques, pensez-vous possible de leur apprendre des pratiques qu’ils n’ont pas encore utilisées? Parce qu’aujourd’hui il y en a qui disent que s’ils n’ont pas d’engrais chimiques et pas de pesticides ils ne peuvent pas cultiver, ils pensent que sans ça ils ne peuvent plus cultiver.

SK : Ça c’est l’œuvre du blanc. Le blanc depuis la colonisation nous a appris à dire non à nous-mêmes, à dire non à nos propres valeurs, c’est ainsi que quand ils ont introduit les engrais, ils ont introduit les produits chimiques de synthèse, tout le monde a pris gout à cela et l’habitude étant une seconde nature, avec l’habitude les gens n’arrivent plus en s’en défaire. Sinon c’est ce que l’on appelle la pollution mentale. Actuellement tous nos esprits sont pollués, la télévision est en train de polluer nos esprits, la radio pollue nos esprits, certains journaux polluent nos esprits et c’est cette pollution mentale qui fait que nos paysans, certains paysans, la majorité d’ailleurs ne comprennent pas, ils disent non si nous laissons les engrais nous allons mourir de faim. Si nous n’utilisons pas les pesticides chimiques on ne s’en sortira pas. Parce qu’on les a habitués à cela pendant 50 ans, mais l’agriculture moderne a dit qu’elle est venue pour nous sauver de la faim, de la pauvreté. Mais de 1960 à aujourd’hui je crois que la faim continue, la pauvreté est toujours là. Ça veut dire que quelque chose ne va pas ; donc si on nous avait appris à être nous-mêmes, à améliorer nos pratiques peut-être qu’on ne serait pas là. Par exemple les charges d’exploitation ; vous parlez des engrais et des pesticides mais très peu de paysans savent tenir un compte d’exploitation, vous dites à un paysan maraîcher de faire un compte d’exploitation sur 1 hectare. S’il vend pour 2 millions, il va se dire qu’il a gagné. Tu vas entendre qu’un tel a vendu, que sa campagne maraîchère lui a apportée 2 millions, il va se mettre à rire et à danser, mais peut-être même qu’il n’a rien gagné ! Ce n’est pas évident qu’il ait gagné parce que s’il fait le compte de son exploitation il va trouver que dans tout ce qu’il a eu, les ¾ sont pour les intrants. Donc il n’aura que très peu de bénéfices, mais l’analphabétisme est un autre fléau qui mine le terrain en Afrique, parce qu’en étant illettré, ils ne savent pas faire de compte d’exploitation, mais ils ne savent pas faire non plus un programme prévisionnel pour toute la préparation de la campagne, ils ne savent pas ce que ça veut dire. Ils attendent qu’ils pleuvent, et là ils se lèvent, ils cherchent leur pioche, mais ce n’est pas comme ça, ça se prépare, comme une femme qui veut faire la cuisine, elle met tout à disposition avant d’allumer son feu. Mais chez nos paysans c’est archaïque ; ils sont là ils attendent. Même son fumier qui est dans la maison il ne le sort pas, c’est quand il va pleuvoir qu’il dit : ah attention, les enfants prenez le fumier là et sortez le ; mettez-le dans tel champ … C’est une approche archaïque, mais ça c’est du à l’analphabétisme. Mais si on leur avait appris, dès les premières heures de la colonisation, à fonctionner sur leurs pratiques et avec des améliorations, on aurait gagné en temps et en bénéfice, donc c’est dommage. Pendant la colonisation, inconsciemment, ils ont pensé que c’est ce qu’ils font chez eux qui est bien et ce qui est fait chez nous qui n’est pas bien. Ils ont voulu arracher notre arbre et planter leur arbre, malheureusement l’arbre à son milieu, l’arbre qui est habitué au soleil, qui est habitué au vent, qui est habitué au sable, qui est habitué à la latérite, si vous le transplantez en France il va mourir, l’arbre de France si vous l’amenez ici il va mourir. Donc chaque eau a son poisson, il faut savoir s’adapter au milieu, c’est l’adaptation qui a manqué et nous souffrons, nous vivons les problèmes de l’inadaptation actuellement.

Sinon les paysans, celui qui dit que sans engrais, sans produit chimique il ne peut pas vivre, il a menti, il a menti parce que nous avons donné la preuve que sur un terrain où l’herbe ne pousse pas, pour la première campagne nous produisons 2 tonnes à l’hectare. J’ai les chiffres, 2 tonnes à l’hectare en sorgho, en petit mil, en sorgho rouge. Et avec quoi? C’est le zaï, c’est le compost. Le secret de l’agro-écologie c’est de nourrir la terre mère pour que la terre mère nous nourrisse à son tour, parce qu’il a été dit qu’investir dans la terre c’est multiplier son taux d’intérêt à l’infini. Donc en agro-écologie nous n’avons pas besoin de la meilleure terre pour travailler, « tant vaut l’Homme tant vaut la terre », c’est l’une de nos devises, il n’y a pas de mauvais outils, il y a des mauvais ouvriers. Donc c’est l’attitude de l’Homme qui lui donne toutes les faveurs, toutes les réussites. Si vous êtes médiocre, n’espérez pas faire de bonnes choses. Donc nous voulons que les gens comprennent qu’il suffit de la volonté, parce que le compost ne coute pas cher, il suffit de ramasser l’herbe dans la brousse pour venir produire son compost et en 60 jours la production est faite, en retournant tous les 15 jours. Avant le début de l’hivernage il faut produire 5 tonnes de compost. Supposer 5 tonnes de compost avec le zaï, pas en épandant comme ça pour enfouir, non dans les trous du zaï le compost est utilisé plus rationnellement, c’est-à-dire ce n’est pas gaspillé, une pelle dans chaque trou vous allez faire les 5 tonnes. 1tonne de compost suffit, si c’est pour mettre  par poignée, ca suffit pour mettre dans un hectare, donc 5 tonnes 5 hectares. Et sur les 5 hectares vous allez produire 3ou 4 fois ce que vous avez l’habitude de produire ; vous quadruplez votre rendement, mais il suffit d’avoir de la volonté et du courage, il faut travailler, parce que faire le compost c’est travailler, c’est faire sortir sa sueur…

Que proposez-vous pour les générations à venir ?

Le Burkina est jeune, on dit une population jeune, c’est dire que tous les enfants actuels n’ont pas vu ce dont je suis en train de vous parler, ils n’ont pas vu, ils ne connaissent pas les pratiques traditionnelles, il faut les former, il faut les initier, il faut par des exposés, des conférences leur expliquer, les sensibiliser, les informer, faire pour qu’ils voient, les amener à mettre la main à la pâte. Ceux qui connaissent les pratiques c’est les gens de notre âge, et ceux qui sont proche de nous. Alors qu’actuellement dans ma famille, je n’ai  pas un enfant qui ait vécu les savoirs traditionnels, ils en ont entendu parler, mais ça ne leur dit rien, vous voyez ce sont les enfants des télévisions. Ils sont nés trouver le modernisme avec ses avantages et inconvénients, mais ils en restent esclaves. Sinon tout le développement de l’Afrique, du Burkina repose sur le travail des mentalités, j’insiste et je le répète, si nous ne travaillons pas les mentalités des gens nous ne pourrons pas faire bouger le pays d’un seul pouce. Même nos intellectuels, j’en vois qui sont dans les universités, qui sont dans les collèges ils sont déboussolés, ils sont « dessourcés », ils ne savent pas où ils vont, tout ce qu’ils savent c’est ce que le blanc a dit, ce que le livre a dit, le journal a dit, à la télévision j’ai vu, j’ai entendu. Est-ce qu’ils connaissent ce qu’on appelle l’arbre à palabre ? Ils ne connaissent pas. Quand un vieux est assis, ils courent ils lui foutent la poussière et ils continuent, ils ne savent pas qu’un vieux qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle ! Ça c’est ignoré des jeunes d’aujourd’hui, un vieux est précieux, une vieille est précieuse mais est-ce que les enfants le savent ? D’abord quand nous parlons, ils trouvent que c’est aliéné, que nous ne connaissons plus rien, ce que nous disons n’a pas de valeur nous sommes ignorants, notre monde est passé, actuellement c’est le monde moderne, mais je crois que tout ce nous vivons comme misère comme difficultés, comme turbulences sociales, économiques, culturelles, c’est dû au modernisme. C’est dû à l’abandon de notre identité culturelle, notre identité africaine, notre identité burkinabé ; c’est ça qu’il nous faut, et nos ministres, ce n’est pas pour les diffamer mais rares sont ceux qui sont capable de parler mooré, dans leurs langues ils ne peuvent pas, si on leur dit de laisser le français et tenir un langage dans leur village. Ils sont dessouchés et pour les ramener sur la bonne voie ça demande beaucoup de travail.

Les jeunes sont lettrés, intellectuels mais des intellectuels bornés, des intellectuels borgnes, aveugles même ! Puisqu’ils ne suivent pas l’évolution des choses, eux c’est l’enseignement général : la physique, l’algèbre. Ils se croient au-dessus de leurs parents, ils ne savent plus se rabaisser, encourager leurs parents dans ce qu’ils font. Je crois qu’il y a un travail de transformation des mentalités à opérer en Afrique. C’est extrêmement important, c’est notre préoccupation. Quand nous donnons des formations, dans les villages où nous formons, après une formation les gens disent, ça c’est nouveau, nous n’avions jamais entendu ce langage et ce que vous nous dites c’est la vérité rien que la vérité. C’est dommage que les enfants ne comprennent plus … Voyez l’éducation traditionnelle, le masque « soutoaga » il y a une initiation, « nabiga » il y a une initiation, le forgeron il y a une initiation, il y avait l’école traditionnelle au sein de la famille et c’est ça la force de l’homme, c’est ça la force culturelle, maintenant moi je suis Korogo mais je ne connais rien de ce que veut dire Korogo, Korogo veut dire quoi ? Quand on dit « koalga » comment ils opèrent ? Qu’est-ce qui est vrai dedans ? Vous voyez, quand on était enfant, en famille, il y avait des moments où le papa vous appelle : mes chers enfants, comme nos parents l’avaient fait, il est de notre devoir de vous apprendre ce que nos parents nous ont appris. Sachez que quand vous êtes Korogo, ça c’est interdit, ça c’est interdit. un vrai Korogo ne fait pas ça, mais un vrai Korogo, devant n’importe quelle difficulté économique, sociale, culturelle, il doit affronter, c’est la patrie ou la mort, si vous êtes digne de votre papa, digne de vos arrières-grands-parents, vous devez pas avoir peur devant une situation, même si ça va coûter votre vie, donc il y a des chose intimes qu’on transmet aux enfants, ça c’est comme une formation militaire, comme une prestation de serment pour la vie. Le prince a son serment, le forgeron a son serment, le poignard a son serment, le tansoaba a son serment ; dans leur famille, ils ont un langage qu’aucune autre ethnie ne connait, seuls eux, seules leurs femmes, seuls leurs enfants ont le droit de le savoir, même leurs enfants devenus fous n’osent même pas lâcher certains secrets, même s’il est fou, sa folie ne va pas l’amener à dire dans notre famille, il y a ça, il y a ça. C’est ça la force africaine, c’est ça les valeurs africaines. Comme ça n’existe plus, ça fait peur mais il n’est pas tard d’entreprendre. L’agro-écologie, au-delà des pratiques agricoles est une éthique de vie, et l’éthique de vie, c’est comme ce que je venais de dire, nous avons des choses tellement importantes, tellement intéressantes, tellement nourrissantes que si les hommes se nourrissent de ça, on aura une société nouvelle. Une  société avec une mentalité nouvelle. Ils vont prendre la vie par un autre bout que le bout actuel, le bout de l’agriculture scientifique, de l’agriculture productiviste, de l’agriculture basée sur la science sans conscience.

Je crois que l’agro-écologie est venue à point nommé en Afrique et je crois que nos Etats, nos gouvernement sans aucune hésitation doivent très très rapidement relire la politique agricole de nos pays respectifs. Jusque-là le Burkina parle d’agro-écologie, mais la loi sur la politique agricole n’a pas pris l’agro-écologie en main d’abord. C’est seulement en 2013 qu’on vient de nous apprendre que le gouvernement va relire la politique agricole du Burkina Faso et que ça sera ouvert maintenant à l’agro-écologie. C’est récent, si le gouvernement prend conscience que l’agro-écologie améliore non seulement les rendements en quantité et en qualité, mais l’agro-écologie éduque l’homme, l’agro-écologie c’est un transfert de qualité sociale, de qualité culturelle, de qualité économique. C’est un transfert global des vertus de la vie. Et c’est ce qu’il faut à notre pays. L’agro-écologie c’est un peu comme le tchéogo, quand on dit que l’enfant sort du tchéogo, il est armé pour la vie. L’agro-écologie en tout cas au niveau des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, ça transforme l’homme. Je crois que nous gagnerons tous à ce que la FENOP sensibilise les paysans, car vos journaux parlent beaucoup de tout ce que je viens de dire. Vos journaux doivent relater ça pour que les paysans le lisent dans leurs langues. Que celui-là qui va rédiger le journal ait les compétences, les mots, les termes, les concepts adaptés pour que les paysans comprennent en profondeur. C’est notre devoir, c’est à nous de le faire, d’opérer les changements qualitatifs qu’il faut actuellement, c’est nous. Si nous ne le faisons pas nous avons démérité, si nous ne le faisons pas, nous avons failli à notre devoir. Tous comme un seul homme en avant, l’agro-écologie partout en Afrique, l’agro-écologie partout au Burkina Faso. C’est la seule manière pour que le pays bouge. Parce qu’en février j’avais fait mon exposé au centre Paul Zoungrana en disant : « l’agro-écologie pour un Burkina émergent », effectivement l’agro-écologie peut faire émerger le Burkina sur tous les plans mais il faut que nos Etats, il faut que nos gouvernants  prennent conscience, qu’ils s’impliquent dans ce que nous faisons. Que ça ne soit pas une affaire de deux, trois associations, d’un réseau de gens sans moyens, sans force. Par exemple je vois à la télévision des gens qui se présentent, qui parlent, qui racontent ce qu’ils font, mais nous, nous n’avons pas toutes ces opportunités, puisse qu’il faut payer, il faut payer pour passer à la télévision, il faut payer les articles pour qu’on les annonce. Avec quels moyens ? Donc si nous allons dans un village pour une formation, pour donner des informations, si l’Etat a pris conscience, s’il a ouvert la politique à l’agro-écologie, alors naturellement qu’on aurait des facilités pour des articles, pour la télévision.

28/03/14